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Croi 2026 : la lutte contre le VIH à l’épreuve des choix politiques
Au troisième jour de la Croi à Denver, la science n’a jamais été aussi indissociable de la politique. Désaffection des médias généralistes, pressions budgétaires américaines, droits des personnes trans, financements internationaux menacés, etc. Derrière les données scientifiques, un même message : la lutte contre le VIH reste fragile et hautement politique. Retour sur la journée du mardi 24 février 2026.
Source : AIDES
Croi : la presse généraliste déserte la conférence :
Mardi 24 février 2026. Troisième journée de la Croi. Réveil à 5 heures du matin pour moi, 3h30 pour Bruno. Les journées sont longues, les nuits courtes, mais l’adrénaline (et le café) nous maintiennent en forme. Dans les couloirs du centre de conférences, le ballet des chercheurs-ses a déjà commencé. Petit détour par la salle de presse pour saluer quelques confrères et consœurs. Le constat saute aux yeux : la pièce (quasi vide) rétrécit d’année en année. En 2026, nous sommes à peine cinq journalistes à l’occuper, tous-tes issus-es de la presse communautaire spécialisée VIH. Aucun journaliste des grands médias généralistes à l’horizon. Un symbole des temps qui changent… ou d’un désintérêt croissant pour une épidémie que certains-es considèrent, à tort, comme derrière nous. Autre évolution notable : l’organisation de la Croi a supprimé les conférences de presse. Désormais, les journalistes reçoivent une simple liste d’« abstracts » susceptibles de les intéresser. À chacun de faire son marché scientifique. Une rationalisation logistique, sans doute. Mais aussi le signe d’un recul de la médiation entre la recherche et le grand public. Petite recherche google ce matin et aucun média généraliste français (ni médical d'ailleurs) ne parle de la Croi. Il faut se tourner vers Remaides (sur AIDES.ORG), VIH.ORG et La lettre de l’infectiologue pour trouver des infos.
Des Principes de Denver à la Croi : quand la politique s’invite au cœur des débats
En effectuant des recherches sur la lutte contre le VIH à Denver, je suis bien sûr (re)tombé sur les Principes de Denver. Rappel : en juin 1983, à Denver, une douzaine d’hommes gays et séropositifs, venus de différents États américains, se réunissent en marge d’une conférence nationale sur le sida pour partager leurs expériences et organiser la riposte face à la stigmatisation. Jusque-là, le militantisme lié au VIH/sida restait essentiellement localisé dans quelques quartiers emblématiques comme le Castro à San Francisco ou le West Village à New York. Cette rencontre marque un tournant. Pour la première fois, des personnes concernées élaborent ensemble des stratégies nationales et rédigent un manifeste, les « Principes de Denver », affirmant leurs droits et leurs responsabilités, ainsi que ceux des soignants-es. Ce texte fondateur pose les bases d’une participation politique directe des personnes vivant avec le VIH aux décisions qui affectent leur vie… Une première dans l’histoire des mobilisations liées à une maladie. Plus de quarante ans plus tard, alors que la lutte contre le VIH traverse une nouvelle zone de turbulences — fragilisation des financements internationaux, offensives conservatrices contre les droits des personnes LGBT+ et remise en cause des politiques de santé publique —, l’esprit des Principes de Denver résonne avec une acuité particulière. La Croi n’a jamais été une conférence politique (c’est davantage le rôle de la conférence IAS), mais cette année, la politique est au cœur de toutes les discussions, et le choix des intervenants-es en plénière est, lui aussi, éminemment politique.

Médicaments amaigrissants : révolution thérapeutique ou emballement prématuré ?
La plénière de ce mardi matin s’est ouverte avec l’intervention du Pr Todd T. Brown, de la Johns Hopkins University, spécialiste des maladies associées au VIH, notamment des troubles métaboliques et cardiovasculaires. Son propos : décrypter le succès fulgurant des médicaments dits « agonistes du GLP-1 » et interroger la solidité scientifique de l’enthousiasme qu’ils suscitent. Ces traitements, connus du grand public à travers des noms comme Ozempic, Wegovy ou Mounjaro, imitent l’action d’une hormone naturelle produite par l’intestin après les repas. Cette hormone aide à réguler le taux de sucre dans le sang et à signaler au cerveau que l’on a suffisamment mangé. Les médicaments reproduisent cet effet : ils stimulent l’insuline (qui fait baisser la glycémie), freinent une hormone qui la fait monter, ralentissent la digestion et augmentent la sensation de satiété. Résultat : on mange moins, on perd du poids et le diabète de type 2 est mieux contrôlé.
Initialement développés pour le traitement du diabète, ces traitements sont désormais prescrits contre l’obésité, notamment lorsque celle-ci s’accompagne de complications graves, comme des maladies cardiovasculaires. Aux États-Unis, certaines indications ont été validées par la Food and Drug Administration (FDA, l’agence américaine du médicament). Mais plusieurs questions demeurent. Les bénéfices sur le cœur sont-ils uniquement liés à la perte de poids ou existent-ils d’autres mécanismes ? Peut-on envisager ces médicaments chez des personnes non obèses ?

L’enthousiasme est réel, mais les limites aussi. Les effets indésirables sont principalement digestifs (nausées, vomissements, diarrhées), le plus souvent transitoires. Un risque de dépression est évoqué (voir brève plus bas sur le lien entre analogue GLP1 et risque de dépression). À l’arrêt du traitement, le poids reprend fréquemment. Environ 65 % des personnes qui prennent ce traitement l’interrompent au bout d’un an, pour des raisons d’effets indésirables, de coût voire d’accès. Se pose alors la question d’un traitement au long cours. D’autres pistes intriguent les chercheurs-ses : un possible effet sur certaines consommations (tabac, alcool), une amélioration de la fertilité, voire un impact sur certains mécanismes biologiques liés au vieillissement. En revanche, aucun effet probant n’a été démontré dans la prévention de la maladie d’Alzheimer. Chez les personnes vivant avec le VIH, des données suggèrent une diminution de l’inflammation et une amélioration de certaines complications comme l’accumulation anormale de graisses. Un essai clinique s’est révélé concluant sur ce point. Une légère baisse de la masse musculaire est observée, sans altération des capacités physiques, mais une augmentation des fractures chez les plus de 75 ans appelle à la prudence.
Enfin, l’enjeu est mondial. Près de 27 % de la population serait théoriquement éligible à ces traitements, alors que la production actuelle ne couvrirait qu’environ 10 % des besoins. Le véritable défi reste donc le coût et l’accès, même si l’arrivée future de génériques et de formes orales pourrait changer la donne. Conclusion prudente du Pr Brown : ces médicaments ouvrent des perspectives majeures, y compris dans le champ du VIH, mais l’enthousiasme doit encore s’appuyer sur des données solides… et sur un accès équitable.
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