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Applis gays : la sérophobie à visage découvert
Quarante-cinq ans après le début de l’épidémie de VIH/sida et alors que le consensus scientifique sur I = I est largement établi, la sérophobie demeure une réalité brutale. Sur les applications de rencontre gays comme Grindr, elle s’exprime sans détour, laissant des traces durables sur les trajectoires intimes. Des États-Unis à la France, les témoignages convergent et révèlent une sérophobie persistante, nourrie par un traumatisme collectif que les avancées scientifiques peinent encore à faire reculer.
Source : Aides
Cody, 19 ans, face à la sérophobie ordinaire
Dans la chambre qu’il occupe à Hollywood, en Floride, Cody Nester, 19 ans, fait défiler les profils sur Grindr comme des milliers d’autres jeunes gays de sa génération. À première vue, rien d’exceptionnel : une discussion démarre, une alchimie semble naître, l’idée d’une rencontre se dessine. Puis vient le moment qu’il redoute. Celui où il faut dire. « As-tu vu sur mon profil que je suis séropositif ? », écrit-il, presque mécaniquement. La réponse est immédiate et violente : « Tu es dégoûtant. Je ne sais pas pourquoi tu es ici. » Quelques secondes plus tard, le profil disparaît. Blocage et rideau. Une scène banale, presque routinière, dans la vie affective de ce jeune homme diagnostiqué séropositif l’année précédente.
Cody vit avec le VIH, il est sous traitement et en charge virale indétectable, donc intransmissible. La science est claire, documentée, martelée depuis des années : une personne vivant avec le VIH avec une charge virale indétectable ne transmet pas le virus lors de rapports sexuels. Pourtant, cette réalité se heurte à une autre, tout aussi tangible : celle du rejet. « Je dirais que 95 % des mecs répondent de cette façon, explique-t-il au média Gay Times. La conversation se passe bien, ils sont partants pour qu’on se rencontre puis quand je mentionne le VIH, c’est toujours : "Oh non, ça va pas être possible". » Parfois, les messages sont encore plus crus : « Tu n’obtiendras jamais rien dans ta vie », « Pourquoi tu ne meurs pas ? », « Pourquoi es-tu ici ? ». Le plus souvent, c’est le silence, un "non" sec ou un blocage brutal.
Ces violences sérophobes s’inscrivent dans un contexte plus large. Selon un rapport de GLAAD (Gay & Lesbian Alliance Against Defamation – une association américaine de veille médiatique œuvrant à dénoncer les discriminations et les attaques à l’encontre des personnes LGBT dans les médias) publié en 2022, près de 90 % des Américains-es reconnaissent que la stigmatisation liée au VIH existe encore. Une enquête menée en 2019 révélait, par ailleurs, que 64 % des répondants-es se déclaraient mal à l’aise à l’idée d’avoir des relations sexuelles avec une personne vivant avec le VIH, même lorsque celle-ci suivait un traitement efficace. Pour Cody, ces chiffres sont une réalité et prennent la forme d’une répétition incessante de micro-agressions, qui finissent par peser lourd. « Ça te fait te sentir moins que rien. Comme si tu étais sale. Comme si tu n’étais pas digne d’être aimé », explique-t-il.
Le poids du rejet et de l’auto-stigmatisation
L’expérience de Cody est loin d’être isolée. Pour de nombreuses personnes vivant avec le VIH, les applications de rencontre sont devenues des espaces où la sérophobie s’exprime de manière décomplexée, souvent sans contradiction ni sanction. Sur les profils, certaines mentions indiquent sans détour des formules sérophobes comme « clean only », (« propres seulement ») ou « no poz » (« pas de séropos »). Derrière une façade de modernité et de discours informés, la peur demeure. « Il y a cette illusion de progrès, analyse Kim Koester, professeure associée au département de médecine de l’Université de Californie à San Francisco. Les personnes qui utilisent ces applis connaissent les mots "Prep" ou "I = I", mais ils ne les ont pas intégrés émotionnellement. La peur est toujours là. »
Cette peur se transforme, au fil des expériences, en une charge mentale intérieure pour les personnes vivant avec le VIH. La stigmatisation ne se contente pas d’être externe : elle s’infiltre, s’installe, devient intime. « La stigmatisation ne se limite pas à ce que les autres vous disent, explique Laramie Smith, professeure de santé publique à l’Université de Californie. Elle devient quelque chose que vous vous dites à vous-même. » Cette auto-stigmatisation est l’un des effets les plus délétères du rejet répété. Elle affecte l’estime de soi, fragilise la santé mentale, favorise l’isolement social et peut même entraîner des conséquences sur l’observance des traitements. Plusieurs études montrent que les personnes vivant avec le VIH exposées à une forte stigmatisation sont plus susceptibles de souffrir de dépression et d’anxiété. Face à ces mécanismes, certaines personnes choisissent de ne plus mentionner leur statut sérologique, d’autres se retirent complètement des espaces de rencontre. D’autres encore tentent de « tout faire bien », comme Cody, en affichant clairement leur statut sur leur profil, espérant désamorcer la violence par la transparence. En vain, le plus souvent. « Dès que je le dis, c’est "Non". C’est toujours le même schéma. Les gens ne savent pas, et ils ne veulent pas savoir. » Rationnellement, Cody sait qu’il ne représente aucun danger pour ses partenaires. Émotionnellement, le message répété est tout autre : il devient indésirable, à part, suspect. Une dissonance qui laisse des traces durables.
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